À l’approche des présidentielles, plusieurs opérations numériques visant des responsables politiques français ressemblent à des tests destinés à mesurer leur capacité de propagation. ZATAZ vous propose à la fin de cet article de vous plonger dans une opération d’ingérence étatique 2.0.
L’ingérence informationnelle ne repose pas uniquement sur de fausses informations. Elle combine usurpation d’identité, imitation de médias, détournement de domaines, contenus trompeurs et exploitation de données déjà exposées. En France, plusieurs incidents récents illustrent cette mécanique. Un faux site copiant Blast a notamment utilisé un domaine en .fr pour diffuser une page malveillante évoquant Léa Salamé et Raphaël Glucksmann. L’eurodéputé apparaît ainsi visé pour la seconde fois en quelques jours sur Internet. D’autres cas concernent un ancien député-maire ou la réutilisation de données présentées comme provenant des MacronLeaks. Ces opérations posent une question centrale : qui cherche à influencer qui, et pourquoi ?
Des opérations conçues pour brouiller les repères
Une opération d’ingérence informationnelle efficace n’a pas nécessairement besoin de convaincre une majorité. Son premier objectif peut être beaucoup plus modeste : introduire un doute, provoquer une réaction ou mesurer la vitesse de diffusion d’un récit.
Le faux site reprenant intégralement l’apparence de Blast illustre cette logique. Copier un média connu apporte immédiatement une apparence de légitimité. Un lecteur pressé reconnaît une charte graphique, un nom ou une mise en page familière. Il peut alors accorder sa confiance au contenu avant même d’examiner l’adresse réellement affichée dans son navigateur.
L’utilisation d’un domaine en .fr constitue également un élément important. Un tel domaine peut être signalé et fermé rapidement lorsqu’une usurpation est démontrée. Dans le cas évoqué, plusieurs éléments peuvent attirer l’attention : imitation d’une marque, usurpations d’identités et usage d’un nom de domaine susceptible d’induire le public en erreur.
La fausse information concernant Léa Salamé et son compagnon, l’eurodéputé Raphaël Glucksmann, dépasse donc la seule question du contenu publié. L’infrastructure employée fait elle-même partie de l’opération.Raphaël Glucksmann avait déjà été cité quelques jours auparavant dans une autre affaire rapportée par ZATAZ, concernant un pirate ayant ciblé vingt-quatre responsables politiques français autour du sujet Chat Control. Cette succession mérite une attention particulière. Elle ne démontre pas, à elle seule, l’existence d’une campagne coordonnée. Elle montre cependant combien une personnalité politique peut devenir rapidement la cible de plusieurs actions numériques différentes.
Un ancien député-maire a également été visé sur un forum pirate. À cela s’ajoute la circulation de données présentées comme issues des MacronLeaks. La réutilisation de contenus anciens constitue une méthode particulièrement utile pour fabriquer de nouveaux récits. Une donnée authentique, obsolète, sortie de son contexte ou simplement présentée comme authentique peut servir de support à une histoire entièrement différente.
Un autre cas rapporté par ZATAZ concerne un centre nautique de Saint-Denis, alors que la France accueille les championnats d’Europe de nation. L’apparition de pages piégées autour d’un équipement associé à un événement sportif international illustre une autre logique possible : tester un thème, un lieu ou un contexte fortement exposé médiatiquement avant une opération d’influence plus large.
Ce type de scénario mérite d’être observé avec prudence. Une page piégée ne prouve pas automatiquement une campagne étrangère coordonnée. Elle peut toutefois servir de laboratoire. Les opérateurs peuvent mesurer la visibilité obtenue, la rapidité des signalements, les réactions du public ou la capacité des plateformes et des autorités à détecter le dispositif.Le choix d’un site lié à Saint-Denis n’est pas anodin dans une logique d’influence. Lorsqu’un événement sportif attire l’attention nationale et internationale, chaque incident numérique bénéficie potentiellement d’un environnement médiatique plus dense. Une opération peut alors chercher moins à convaincre qu’à tester la manière dont une narration circule avant d’être reprise, contestée ou supprimée.
L’ingérence informationnelle exploite précisément cette zone grise. Le vrai, le faux, l’ancien et le détourné peuvent être mélangés afin de rendre la vérification plus difficile.
Comprendre la manipulation avant de la partager
L’histoire montre que l’information accompagne depuis longtemps les rapports de force. La guerre du Vietnam ou celle d’Afghanistan rappellent combien récits, images et perception publique peuvent devenir des enjeux stratégiques. Les moyens numériques donnent désormais à ces mécanismes une vitesse et une portée nouvelles.
La crise des réfugiés de Ceuta peut également être observée sous cet angle général : lorsqu’un mouvement humain provoque soudainement une tension politique, diplomatique ou médiatique, ses conséquences dépassent rapidement la frontière concernée. Perturber un pays ou un continent ne signifie pas nécessairement attaquer son infrastructure informatique. Une pression sociale, une crise politique ou une multiplication de récits contradictoires peuvent aussi produire de l’instabilité.
L’enjeu consiste donc à distinguer influence, manipulation, désinformation et opération coordonnée. Une information fausse n’est pas automatiquement une ingérence étrangère. Une attaque informatique contre un responsable politique ne prouve pas davantage l’existence d’une opération d’État. L’attribution demeure essentielle.
Quelques réflexes permettent toutefois de limiter l’efficacité de ces dispositifs. Le premier consiste à regarder l’adresse exacte du site. Une copie graphique parfaite ne garantit rien. Le nom de domaine, son orthographe et la cohérence entre l’adresse affichée et le média revendiqué doivent être examinés.
Il faut également chercher l’information directement sur le site officiel supposé l’avoir publiée. Si un article spectaculaire n’apparaît nulle part ailleurs sur ce média, la prudence s’impose. Les captures d’écran doivent être considérées avec la même réserve : elles montrent une image, pas nécessairement une publication authentique.
Le titre constitue un autre signal. Une formulation extrêmement émotionnelle, urgente ou accusatrice peut avoir été pensée pour provoquer un partage immédiat. La désinformation fonctionne souvent mieux lorsque le lecteur réagit avant de vérifier.
Enfin, la vérification peut commencer loin des outils techniques. Parler d’une information en famille, confronter les sources et demander simplement « où as-tu vu cela ? » ralentit déjà sa propagation. Même lorsque tonton assure que personne n’a marché sur la Lune, on peut lui rappeler le vieux principe : lorsque le sage montre la Lune, l’idiot regarde le doigt.
Dans une bataille informationnelle, le premier capteur de renseignement reste souvent le citoyen capable de vérifier avant de relayer.
Qui pourrait avoir intérêt à tester la France ?
À ce stade, aucune attribution ne peut être établie à partir des seuls éléments évoqués. Les pays cités ici le sont uniquement comme exemples de scénarios plausibles. Ceci ne sont que des supputations, et non des accusations.
La Russie figure naturellement parmi les hypothèses régulièrement envisagées lorsqu’une opération vise à fragmenter le débat public européen. Moscou pourrait avoir intérêt à amplifier des tensions politiques, affaiblir la confiance dans les institutions ou favoriser des récits mettant en cause la cohésion occidentale. Dans cette logique, une opération n’aurait pas forcément besoin de promouvoir un candidat. Créer du doute, du bruit et de la défiance peut suffire.
La Chine pourrait poursuivre une logique différente. Pékin peut avoir intérêt à comprendre les réactions françaises face à une manipulation numérique, tester les mécanismes de détection ou mesurer la sensibilité de certains sujets politiques et diplomatiques. L’objectif supposé serait alors moins électoral qu’informationnel : observer les réponses, cartographier les relais et évaluer les vulnérabilités de l’espace médiatique.
L’Iran pourrait également apparaître dans certains scénarios, notamment lorsqu’une campagne touche aux rapports de force internationaux, aux questions de sécurité ou aux positions diplomatiques françaises. Une action d’influence pourrait chercher à peser sur l’opinion, accroître la polarisation ou répondre indirectement à une politique considérée comme hostile.
Il serait toutefois erroné de limiter la réflexion aux seuls adversaires stratégiques de la France. Un pays allié ou partenaire peut lui aussi avoir intérêt à influencer discrètement une séquence politique. Les objectifs peuvent être économiques, diplomatiques, militaires ou liés à une négociation en cours.
Les États-Unis, par exemple, disposent théoriquement d’un intérêt à suivre de très près l’évolution politique française lorsque des dossiers touchent à l’OTAN, à la défense européenne, au commerce ou aux relations transatlantiques. Cela ne signifie évidemment pas qu’ils soient à l’origine des opérations décrites ici. Le scénario rappelle seulement qu’en matière de renseignement, allié ne signifie jamais absence d’intérêts propres.
La Turquie pourrait également avoir des raisons de surveiller ou d’influencer certains débats français liés à la diplomatie, aux communautés diasporiques, à la Méditerranée ou aux rapports entre Paris et Ankara. Là encore, il s’agit d’une hypothèse générale, pas d’une attribution.
L’Algérie peut également être envisagée parmi les acteurs ayant, en théorie, un intérêt à suivre ou influencer certains débats français. Les relations entre Paris et Alger sont traversées par des enjeux mémoriels, diplomatiques, migratoires, sécuritaires et politiques. Une opération informationnelle pourrait chercher à accentuer des fractures déjà existantes, tester la réactivité de l’opinion française ou peser indirectement sur un débat concernant les relations franco-algériennes. La présence d’une importante diaspora et la forte sensibilité de certains sujets peuvent aussi rendre l’espace informationnel français particulièrement intéressant à observer.
Israël constitue un autre cas possible, notamment lorsque les débats français touchent au Proche-Orient, à la sécurité, au terrorisme, à l’antisémitisme, à la diplomatie ou aux positions de partis et responsables politiques sur le conflit israélo-palestinien. Un État confronté à de tels enjeux peut avoir intérêt à suivre de près les rapports de force politiques, les réseaux d’influence et l’évolution de l’opinion publique française. Là encore, cela ne signifie aucunement qu’Israël soit impliqué dans les opérations évoquées.
L’inverse doit également être envisagé : des acteurs internes peuvent tenter de faire croire qu’une campagne vient d’Algérie, d’Israël, de Russie ou d’un autre pays afin de provoquer une réaction diplomatique ou communautaire. Le faux drapeau fait partie des possibilités classiques d’une opération d’influence.
Ceci ne sont que des supputations. Aucun des éléments évoqués dans cet article ne permet d’attribuer les opérations décrites à un État.
Identifier un intérêt potentiel n’équivaut jamais à identifier un commanditaire.
D’autres États pourraient agir pour protéger une image, défendre leurs intérêts économiques ou modifier la perception d’une crise. Un pays peut aussi chercher à tester une opération sans objectif immédiat, simplement afin de mesurer la réaction des médias, des plateformes, des autorités et du public.
L’hypothèse la plus importante reste donc méthodologique : une opération d’influence ne révèle pas automatiquement son commanditaire. Un faux site, une identité usurpée ou un récit manipulé peuvent être conçus pour désigner volontairement un faux responsable. Attribuer trop vite une opération peut alors devenir une seconde victoire pour l’attaquant. En cyber intelligence, le doute doit être documenté avant de devenir une certitude.
merci à ZATAZ
